Ne pas oublier qui nous sommes

Bien que l’écrasante majorité des juifs marocains n’ont pas voulu rester dans leur pays natal, ils continuent de préserver...

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David Bensoussan

Posté sur 08.05.2008

Un adage bien connu veut que “la culture est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié.” C’est aussi ce qui reste et que l’on ne veut ni ne peut oublier. La culture englobe les sens et la connaissance et permet de communiquer des états d’âme autrement indicibles. Un peintre d’origine méditerranéenne vivant dans les manteaux de neige des hivers canadiens se mettra à représenter des coloris d’une chaleur venue d’ailleurs. Un compositeur imprégnera ses mélodies des langueurs d’une ambiance musicale dans laquelle il n’a que très peu évolué.
 
Un écrivain reprendra des thèmes qui meublent un passé qu’il peut avoir peu connu et un poète s’attachera à une métrique atavique. La prédisposition du créateur artistique est ancrée dans le vécu d’un passé qui, fut-il révolu, n’en est pas moins présent et nécessaire pour qu’il puisse se réaliser.

Ce constat s’applique à de nombreuses populations déracinées dans le village global qu’est devenu la Terre. Il s’applique encore plus lorsque la culture transposée par ces populations est ancrée dans des valeurs qui ont survécu aux soubresauts de la modernité, tout comme dans le cas de la culture juive marocaine. Cette culture véhicule un riche héritage séculaire judéo-berbère, judéo-arabe et judéo-ibérique qui continue à évoluer dans sa tradition d’origine bien que baignant dans des contextes culturels forts différents. [Pour avoir d'autres informations sur les juifs berbères, cliquez ici.]

Ainsi, au Canada, les écrivains ont rapporté leurs souvenirs avec une grande nostalgie, ou ont encore rejoint par l’art des enluminures et de la joaillerie un style puisé dans la tradition juive marocaine. D’autres ont continué d’explorer la tradition spirituelle juive. D’autres encore se sont penchés sur l’histoire de la judéité francophone au Canada. En marge du théâtre expérimental, la comédie a occupé une grande place, notamment en judéo-arabe et en judéo-espagnol.

 
La musique andalouse revit et la musique liturgique exerce un attrait surprenant auprès de la génération montante, tout comme dans le cas d’Israël où la musique andalouse est devenue très populaire, au goût du jour, et il en va de même pour le théâtre d’expression judéo-arabe. Une nouvelle génération de poètes, d’écrivains et de cinéastes de talent s’y épanouit, sans oublier la renaissance spirituelle admirable en tous points. En Europe, les communautés dispersées se retrouvent avec grande joie pour célébrer les traditions judéo-marocaines d’antan.

Plus encore, la jeune génération qui a soif d’identité cherche à mieux connaître et à mieux comprendre ses racines. Il est à prévoir qu’un nombre croissant de personnes se pencheront sur le passé judéo-maghrébin afin d’en connaître l’histoire et de mieux comprendre la survivance des juifs avec leurs phases de symbiose judéo-maghrébine entrecoupées d’épisodes particulièrement difficiles. Quelle lecture sera faite de l’histoire marocaine en général et de l’histoire juive marocaine en particulier ?

C’est là qu’entre en jeu le rôle de l’historien. Plus souvent qu’autrement, l’histoire est lue au travers d’un prisme basé sur une idéologie qui interprète les évènements en suivant un schéma déjà tout élaboré, ces derniers ne faisant que venir corroborer la vision d’ensemble préconçue. Trop souvent, les références provenant d’un seul membre d’une équation ont tendance à faire pencher vers la partialité et il arrive parfois que la lecture de l’histoire se fasse par le biais de concepts contemporains lesquels ont très peu de prise sur les réalités d’époque.

 
Le travail de l’historien exige de lui qu’il se replonge avant tout dans le contexte et les valeurs qui prévalaient à l’époque, ce qui n’écarte pas une objectivité intrinsèque, d’autant qu’une grande partie de l’histoire marocaine et judéo-marocaine a été transmise par la tradition orale.

Par ailleurs, le conflit du Moyen Orient a polarisé les opinions permettant à la propagande de se répandre sur un terrain fertile. La copie conforme des communiqués de presse transmis unilatéralement de même que la présentation de la nature des évènements de façon à ce que les protagonistes soient dépeints comme étant les parangons des forces du bien contre les forces du mal met en arrière plan la réalité de peuples qui souffrent. La compassion humaine n’a pas de parti pris.

 
Un des succès de la cohabitation des juifs et des musulmans au Maroc a reposé sur une compassion mutuelle en dépit des limitations imposées par le statut de citoyen toléré et malgré les certains moments de crise provoqués par l’extrémisme. Il serait regrettable que la génération montante ne soit pas au fait de cette coexistence qu’une propagande par trop médiatisée, voire même puisée aux sources de l’enseignement de la haine, passe à côté d’une réalité incontournable : la symbiose judéo-marocaine.

Bien que les faits prouvent que l’écrasante majorité des juifs marocains n’ont pas voulu rester dans leur pays natal, il n’en demeure pas moins qu’ils continuent de préserver et d’assumer la pérennité de leur héritage culturel in extenso. C’est aux témoins du passé qu’il incombe de maintenir et de conserver les acquis historiques et de les transmettre à la nouvelle génération car ces cultures sont intimement liées.

 
Il revient donc à ces communautés culturelles d’apprendre à se «re-connaître» car elles ont vécu au rythme des mêmes mélodies et au diapason du partage de la même histoire, en dépit du fait qu’elles continuent d’évoluer chacune de leur côté. Un renouement de ces cultures pourrait constituer la pierre angulaire de la compréhension mutuelle, ce qui permettrait de mieux cerner la vérité historique et d’évoluer vers une coexistence harmonieuse.
 
David Bensoussan est Président de la communauté séfarade de Montréal, Canada.
 
(Reproduit avec l'aimable autorisation de http://www.darnna.com/)

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